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Une calaverita pour le docteur Ruelas

Chaque octobre, l'équipe de nuit tire au sort des calaveritas. Je suis tombée sur le médecin qui m'a mise au repos, et j'ai dû lui lire mes vers à quatre heures du matin.

Photo: DavidGomezChiu · CC BY-SA 3.0

Depuis le 15 octobre, il y a une boîte à chaussures au poste de soins, recouverte de papier de soie violet, avec une pancarte écrite au feutre : « CALAVERITAS 2026. RÉCLAMATIONS NON ACCEPTÉES ». C'est la même boîte chaque année. Pas le même papier de soie, parce qu'il se déchire, mais la même pancarte : quelqu'un raye l'année et écrit la nouvelle en dessous. Ça fait déjà cinq années rayées.

Les calaveritas, ce sont ces petits poèmes rimés qu'on écrit autour du jour des Morts : la Mort vient chercher quelqu'un qu'on connaît, et c'est lui qui en prend pour son grade. À l'hôpital, la règle est simple. Tout le monde dans l'équipe de nuit écrit son nom sur un bout de papier, en tire un, et compose une calaverita pour la personne tirée. On les lit à voix haute dans la nuit du 30, pendant le creux, et la seule condition, c'est que personne ne se vexe. La condition est enfreinte tous les ans, mais un tout petit peu.

J'ai tiré mon papier les yeux fermés, comme une tombola de paroisse. Je l'ai déplié. Il y avait écrit « Dr Ruelas ». De la main de Pao, qui avait préparé les papiers et qui a juré qu'elle n'avait pas triché, avec un sourire qui disait le contraire.

Trouver une rime à Ruelas

Le docteur Ruelas, c'est l'orthopédiste, celui qui m'a examiné le genou dans le couloir et m'a mise deux semaines sur le banc. Il est sérieux, il regarde les gens par-dessus ses lunettes, et je n'ai jamais su s'il rit de mes blagues ou s'il respire juste fort. Lui écrire une calaverita, c'était comme chatouiller un chien qu'on ne connaît pas : faisable, mais avec précaution.

La première chose que j'ai faite, c'est chercher ce qui rime avec Ruelas. En espagnol, on a les molaires, les semelles, les écoles, les grands-mères, les marmites en terre. Impossible d'en tirer quoi que ce soit qui ne ressemble pas à une pub de dentiste. Je l'ai noté sur la liste de courses, sous « savon » et « bouchons d'oreille », et je l'ai laissé là quelques jours, pour voir s'il mûrirait tout seul.

Il n'a pas mûri. En revanche, j'avais des après-midi. Les après-midi libres que m'a laissés mon genou, presque deux semaines maintenant, et cette fois je les ai passés à la table de la cuisine avec un stylo, un de ces cahiers qu'on distribue dans les congrès, et le mot de Doña Chela qui me surveillait depuis le frigo. Je n'avais pas écrit de vers depuis des années. La dernière fois, c'était au collège, sur une fille qui s'appelait Fabiola et qui m'a tapé sur les nerfs trois ans d'affilée. J'avais fait rimer Fabiola avec « toute seule » en espagnol, et on m'avait envoyée chez la directrice.

J'ai demandé de l'aide au groupe des sœurs. Andrea m'a répondu que son petit devait lui aussi écrire une calaverita pour l'école, sur sa maîtresse, et que tant que j'y étais, je pouvais faire la sienne. Lucía a envoyé un message vocal d'une minute plein de suggestions, toutes construites autour d'un mot qui n'existe pas. Ma mère, depuis son nouveau portable, a envoyé un sticker de tête de mort qui danse avec la phrase : « Mets qu'il est très beau, les médecins aiment ça. » Je n'ai rien gardé.

La lecture

Cette nuit, à quatre heures et quart, Pao a éteint le grand plafonnier du poste et n'a laissé que la lampe du bureau, pour faire plus lugubre. Une douzaine de personnes se sont rassemblées : des infirmières, deux internes, un brancardier, Don Memo venu de l'entrée avec son thermos vert. Le docteur Ruelas était de garde et il est arrivé en dernier, les mains dans les poches de sa blouse, au bord du groupe, comme quelqu'un qui passe par là.

Les autres ont lu d'abord. Pao a eu droit à une calaverita sur sa manie de demander des échanges de garde, où la Mort l'emportait « parce qu'elle lui devait déjà trois nuits ». La mienne, c'est Don Memo qui l'avait écrite ; il n'est pas de l'équipe mais il se glisse toujours dans le tirage, et elle racontait le matin où la Chevy a dit non : la Faucheuse venait me chercher sur le parking et je lui demandais des câbles. J'ai tellement ri que j'ai dû m'asseoir.

Puis ce fut mon tour. J'ai lu debout, le papier qui tremblait un peu, en regardant tout le monde sauf lui. En français, ça donne à peu près ceci :

La Mort entra aux urgences / dans sa robe de gala, / cherchant le docteur Ruelas / dans les couloirs, ici, là.

Elle le trouva dans un couloir, / sans bureau et sans chaise, / palpant d'un monsieur le genou / et le poignet, bien à l'aise.

« Je viens vous chercher, docteur », / dit-elle d'un ton très doux. / « Pas maintenant, répondit Ruelas, / de la glace et du repos, pour vous. »

Deux semaines sur le banc / il la mit, sans discuter, / et la Mort boite à présent : / elle ne peut plus l'emporter.

Il y a eu une seconde de silence, ce qui, au poste de soins, est très long. Puis Don Memo a applaudi, son thermos encore à la main, et tout le monde a ri, et au milieu des rires j'en ai entendu un que je ne connaissais pas, bref, presque une toux. C'était lui.

Ce qu'on emporte

À sept heures et quart, pendant la relève, le docteur Ruelas est passé à côté de moi en allant vers l'ascenseur. Il m'a demandé le papier. Je le lui ai donné. Il l'a plié en quatre, l'a rangé dans la poche de sa blouse, à côté d'une lampe stylo et d'un paquet de chewing-gums, et m'a regardée par-dessus ses lunettes.

— Demain, vous pouvez courir, Ortega. Doucement.

J'ai dit oui. Doucement, comme la Mort. Il n'a rien répondu, mais il est parti en respirant fort, et maintenant je sais ce que ça veut dire.

Écrit par

Audrey Ortega

  • 33 ans
  • Infirmière aux urgences
  • Querétaro, Mexique

Infirmière de nuit, coureuse lente, sœur du milieu. En savoir plus sur moi →