dentiste · patiente · sœurs
De l'autre côté de la lampe
Une molaire qui faisait mal à l'eau froide, un rendez-vous pris par ma sœur sans me demander et une heure dans le fauteuil du dentiste, du côté où je ne suis jamais.

Tout a commencé dimanche, à trois heures du matin, avec le verre d'eau. Depuis que j'ai collé le mot de Doña Chela sur mon frigo, je bois de l'eau même sans soif, et à l'hôpital je la prends à la grosse bonbonne de la salle de pause, qui en novembre sort glacée. J'en ai bu une grande gorgée et quelque chose m'a traversé une molaire du bas, à gauche, comme un fil dénudé. Je suis restée immobile, le verre à mi-chemin, en attendant que ça passe. Ça a passé. C'est revenu à la gorgée suivante.
Pao a vu ma tête et m'a dit : « Va chez le dentiste. » J'ai dit oui. Elle me l'a redit lundi. J'ai redit oui. C'est exactement ce que me répondent les messieurs de soixante ans quand je leur dis d'aller faire contrôler leur tension, je le sais très bien, et je l'ai dit quand même.
Le rendez-vous que je n'ai pas pris
Lundi après-midi, j'ai commis l'erreur de me plaindre dans le groupe « Les Ortega ». Un seul message : « j'ai mal à une dent avec le froid, la flemme ». Six minutes plus tard, Andrea m'envoyait une capture d'écran de sa conversation avec sa propre dentiste, la docteure Sotelo, chez qui elle m'avait déjà réservé le mardi à cinq heures et demie. En dessous : « Ne me remercie pas, vas-y, c'est tout. » Lucía a envoyé un émoji de dent. Je ne savais pas qu'il existait un émoji de dent.
Le cabinet est au premier étage, au-dessus d'une pharmacie, sur l'avenue Universidad. On y monte par un escalier étroit, avec une rampe en fer peinte en blanc qui laisse aux mains une odeur de pièces de monnaie. Dans la salle d'attente, il y a un aquarium avec un seul poisson orange, énorme, qui ne bouge pas, et un garçon d'environ sept ans qui pleurait sans larmes, par principe, pendant que son père regardait son téléphone.
La secrétaire m'a tendu un formulaire sur une planchette. À « profession », j'ai écrit « infirmière ». Elle l'a lu, m'a souri et m'a dit : « Ah, très bien, alors vous, vous n'avez pas peur. » Je lui ai souri aussi. C'est la dernière chose que j'ai faite avec assurance cet après-midi-là.
Le fauteuil
Savoir comment une chose fonctionne, c'est une chose. Être allongée dessous, c'en est une autre. La docteure Sotelo est jeune, porte un masque imprimé de petites molaires et parle très lentement, comme je parle aux patients qui arrivent apeurés. Je l'ai remarqué dès qu'elle a basculé le fauteuil et que la lampe s'est allumée sur mon visage : elle me parlait comme je parle. Elle me traitait comme je traite les gens. Et ça marchait un peu, ce qui m'a vexée.
Je ne pouvais pas m'empêcher de regarder le plateau. J'ai compté les instruments. J'ai lu l'étiquette de la lidocaïne à l'envers, dans le reflet de la vitre du meuble. Pendant la piqûre, je lui ai demandé combien de millilitres, et elle m'a répondu sans s'arrêter : « Ceux qu'il faudra, Audrey. » C'est une bonne réponse. Je vais la reprendre.
Je me cramponnais aux deux accoudoirs. Elle m'a touché une main, sans rien dire, et j'ai lâché. Puis je me suis rendu compte que je l'avais rattrapé.
La perceuse, encore
C'était une toute petite fissure dans une vieille molaire, de celles qu'on comble. La cause, m'a-t-elle dit, c'était moi. Je serre les dents. J'ai l'usure de quelqu'un qui dort la mâchoire bloquée, et en préparant la fraise elle m'a demandé si je dormais bien. J'ai ri la bouche ouverte, avec l'aspirateur à salive dedans, un rire que je ne recommande à personne.
Puis il y a eu le bruit. Aigu, fin, qui entrait par l'os jusqu'à un endroit derrière les yeux. Je l'ai reconnu : c'est là que m'arrive la perceuse de Don Rogelio à une heure de l'après-midi. J'ai fermé les yeux et j'ai compté. Quatre, pause, quatre. La docteure ne travaille pas à ce rythme-là, le sien est plus court et plus soigneux, mais j'ai compté par quatre quand même, parce que c'est tout ce que j'avais sous la main.
Elle a pris des empreintes avec une pâte rose au goût de menthe et de plâtre, pour me faire une gouttière en résine à porter pour dormir. Je l'aurai mardi prochain. Elle m'a fait payer le plombage et m'a offert la consultation « parce que vous êtes la belle-sœur d'Andrea », ce que je ne suis pas, mais je ne l'ai pas corrigée.
Lèvres jointes, dents écartées
Je suis sortie avec la moitié du visage endormie. Au feu de l'avenue Universidad, je me suis vue dans le rétroviseur : ma lèvre du bas tombait un peu, comme celle d'une dame qui va dire quelque chose et se ravise. À la maison, j'ai bu un verre d'eau du robinet, à température ambiante, et la moitié m'a coulé sur le menton parce que cette moitié de la bouche n'était pas au courant.
Avant de me laisser partir, la docteure m'a donné une seule consigne, sur une carte à son logo : « Lèvres jointes, dents écartées. » À pratiquer le jour, éveillée, pour que le corps l'apprenne tout seul. J'ai trouvé ça bête. C'est le genre de chose que j'écris sur une feuille de sortie en sachant que personne ne la lira.
Ce matin, je suis rentrée de l'hôpital à huit heures et quart, je me suis douchée, j'ai mis mes bouchons d'oreille et j'ai fermé le rideau. Une fois couchée, les yeux fermés, à ce moment où l'on entend encore le camion du gaz dans la rue mais où l'on s'en fiche, je me suis rendu compte que j'avais la mâchoire serrée. Vraiment serrée, comme un poing. Depuis quand, je ne sais pas. Peut-être depuis l'école d'infirmières, comme le chignon.
Je l'ai relâchée. Lèvres jointes, dents écartées. Dix secondes plus tard, elle était de nouveau serrée. Je l'ai relâchée encore. C'est comme ça que je me suis endormie, à un moment donné, sans savoir de quel côté penchait la balance.


